09.04.2012
"du texte"
... rien de moins. Ceci, qui me vient au tout début de "Jackie" (mise en scène d'Anne Théron, texte de Jelinek) : ce n'est finalement pas la lassitude des écrans qui me pousse plus au théâtre qu'au cinéma ces dernières années (grand écran, télévision, ordinateur "domestique"... plein d'écrans). Alors que le corps nu et souple de la jeune comédienne (et aussi danseuse, comme elle me le dira plus tard en déplorant la piètre tenue de son tiramisu, attablée à mes côtés au foyer du TGP), sculpturale, du moins rendue sculpturale par la scène (petite comédienne-danseuse menue en réalité, "mais comment c'est elle sur scène ?"), était maintenue tête sous l'eau dans une sorte d'aquarium posé sur la scène par la récitante, je me disais que tout simplement le théâtre offre aujourd'hui plus de surprises, plus de différences, plus de variété que le cinéma. "Il se passe plus de choses" au théâtre. Et d'une pièce à l'autre, malgré les (grandes) différences de qualité, d'élévation, d'inventivité qui heureusement persistent entre les différentes mises en scène, le sentiment n'est pas désenchanté : au théâtre, les choses s'inventent. Ce n'est plus le cas au cinéma, où le sentiment qui prédomine est celui de la ressemblance.

"Jackie", huit jours avant "Se trouver" (mise en scène de Stanislas Nordey) , c'est un peu l'échec du théâtre face au texte, et sa revanche pirandellienne. Les premières minutes de "Jacky" sont fortes, alléchantes, elles ont quelque chose de brutal et de pénétrant : les corps féminins, lesbiens, sont affichés sans ambage - par la peau, la blondeur diaphane, les jambes longues, la voix forte, aristocratique, une voix de pouvoir. Le mur d'images au-delà est un décor que l'on connaît déjà, il n'a certes pas toujours fait ses preuves (une "Orestie" bruyante à Aubervilliers en abusa autrefois), mais on l'accepte comme une contextualisation finalement bien utile. Et puis après tout il n'est question que d'image dans cette pièce. Pourtant de ce jeu sans fard avec cette suprême "femme fardée" narrée par Elfried Jelinek, icône parmi les icônes, il ne reste plus grand chose au fil d'une pièce qui perd le fil de cette brutalité qu'elle aimerait exprimer, on le sent. Il ne reste bientôt que la voix, suffisante, et un texte qui fait trop le poids face au théâtre, il est pesant, aucun théâtre (ou seulement par à-coups) ne vient en alléger la touffeur, la densité. A trop écouter, on n'entend plus Jackie, qui hésite entre Madame et Elle, funambule féminin sans véritable direction.
"Comédie" : affaire de texte, de mise en scène et de jeu. Celui des actrices de Jackie est tendu, téméraire, tenace, mais bien seul au final. Celui de Béart dans Se trouver est un état de grâce. La "vedette" n'est pas seule dans cette forêt de texte tout en touffeur et en densité lui aussi - mais en beaucoup plus risqué : le texte est mâtiné d'un existentialisme qui n'a pas l'a priori sympathique, "anti-bourgeois" d'Elfried Jelinek. C'est un pari. Et une surprise importante : l'extrême théâtralité de la mise en scène (décors énormes, lustres et escaliers ironiques, entre le temple grec et Sunset boulevard, poids du gris, puis couleurs, et tout extraordinairement statique) qui assume l'ennui un peu bavard du début du drame (je m'endors, comme toujours), cette extrême théâtralité porte l'écriture et peu à peu l'allège. On découvre que le texte est magnifique, tout bonnement, à la fin, quand on sent qu'il va s'interrompre. A aucun moment la mise en scène n'a renoncé à son choix absolu et entier du théâtre (pas de naturel) : il ne se compromet ni dans une interprétation de ce qu'il dit, ni dans une parodie, ni avec aucun sérieux. Il se dit avec le moins de naturel, mais le plus d'évidence : du vrai théâtre, où le jeu - les acteurs - le texte et la mise en scène ne se dérobent jamais à ce qu'ils sont, une force de voix et de relations de voix entre les personnages. Qui ont pour le coup trouvé leur auteur, invisible et magistral.
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