19.01.2008

Le match de l'année ?

Le match de l'année ? Lekti ouvre la partie en dénonçant dans un "Appel pour le livre" (une pétition de plus ?) les méthodes plus ou moins souterraines d'Amazon, qui impose un usage du Web aux éditeurs et libraires qui n'est pas aussi rose (entendez: gratuit) qu'il en a l'air. Sachons gré à Lekti de réagir à une tribune récente paru dans "Le Mondes des livres" sur la question.

Or, petit tour des blogs les mieux renseignés, rien sur cet article ni sur la polémique... Curieux, quand on sait l'importance capitale que revêt cette question pour l'avenir d'un usage (la lecture), d'un commerce et d'une économie (la librairie et l'édition) et d'une civilisation, comme dirait l'autre (le livre, la liberté, quelques petites choses comme ça...). Wolton historien naïf réduit-il la réalité des frais de port à une seule "réduction de marge" philanthropique de la part d'Amazon ? N'a-t-il pas aussi raison de dénoncer un système de distribution qui se fait au détriment du libraire ?

Quant à Lekti, n'a-t-il pas accepté pendant longtemps de jouer les porte-manteaux-caution intellectuelle de Google... ??

Que le match commence...

06.01.2008

De la lecture

Le site Non fiction a utilement relayé les résultats d'une étude réalisée aux Etats-Unis sur les pratiques de lecture outre-Atlantique. Des résultats qui posent quelques bonnes questions derrière les alarmes tout à fait réelles qu'ils représentent : faut-il considérer Harry Potter comme un phénomène encourageant ? peut-on parler de "lecture" sur Internet ?

A l'heure où le chef de l'Etat en France, amateur de Céline et de Albert Cohen (comme dit justement Sollers : cherchez l'erreur...), défend la médiatisation de la littérature (et donc de la lecture) au moyen de la télévision, on observe une baisse constante du nombre de livres lus par "les jeunes" scolarisés aux Etats-Unis comme en France ("17è rang mondial pour la lecture" d'après Non fiction). L'hypothèse d'une télévision qui, entre grande messe littéraire hebdomadaire et publicité pour les gros (forcément) éditeurs, défendrait la lecture - cette idée est-elle réaliste ?

01.01.2008

Comment s'auto-opérer du genou ?

Plus personne n'oserait dire désormais que le "réseau" et ses métamorphoses ne représentent pas un changement de civilisation. Il est un changement de civilisation, bel et bien, même Michel Serres le dit, qui sait de quoi il parle. Le livre, véhicule "ordinaire" et extraordinaire du savoir, de la connaissance, de la compétence, n'a pas fini d'en découdre avec les avatars technologiques qui le relèguent au second plan (je parle du papier bien sûr). L'éditeur comme autorité symbolique suit le mouvement, et ce n'est qu'un début. Mais enfin il résiste encore, et peut-être même qu'il renaîtra de ses cendres après qu'on eut cru pouvoir s'en passer...

Peu de pratiques aujourd'hui échappent à Google en particulier et au Web en général : voulez-vous réussir un turbot sauce champagne, apprendre - enfin - à faire un noeud double de cravate, faire la vidange de votre moteur... tout y est. Formidable boîte à outils et boîte à savoir, l'Internet a horreur du vide et de l'ignorance. La praxis est désormais super-disponible : gloser sur l'art célinien ou sur la géopolitique de Sarkozy, corriger Joël Rebuchon sur un dosage ou contredire le Guide Parker des vins de France ? "C'est possible". Or il est un domaine qui nous semblait encore échapper à cette immense disponibilité, c'est la médecine. Comment s'auto-opérer du genou ? Comment identifier soi-même son psoriasis ? Comment diagnostiquer - en toute confiance, enfin - sa schyzophrénie ?

Les stratèges de Microsoft et de Google réflechissent d'ores et déjà à la question : l'enjeu est de taille, environ 2 milliards de personne en quête du seul médecin dont on ne doutera jamais: soi-même. Chacun Knock en son miroir, foin des médecins incompétents... je force le trait bien sûr, mais il semble bien que l'enjeu - financier - soit de taille.

http://affordance.typepad.com/

17.10.2007

Du "virtuel"

Hormis la chronique d’un divorce annoncé, qui n’a pas grand-chose à voir avec nos préoccupations, que nous offre cette semaine l’information filaire ? Madonna, qui décidément sait faire parler d’elle (comme Sarkozy, mais à la dimension de la planète), enterre définitivement la notion d’éditeur de musique, après que Radiohead eut enterré celle de prix de vente d’un album. L’éditeur « de livres » attend son tour, qui assiste déjà, depuis pas mal d’années désormais, à la disparition de son meilleur ennemi (celui pour lequel il y a encore peu il avait le plus grand mépris) : le libraire. Sur ce point, les tentatives encore amusantes de Gnooks et de Gnovies sont un peu les arbres qui cachent la forêt d’une réalité plus du tout virtuelle : que les sites de ventes de livres se passent fort bien aujourd’hui de « libraires », et que les « bouquets » numériques remplaceront peut-être, demain, les rayons, tables et autres lutrins des librairies. Quant à l’éditeur de « livres » de jeunesse, ceux de Madonna ou ceux de Marlène Jobert, c’est pareil, il ira bientôt rejoindre les bancs de écoles de design

L’innovation consiste, dans le domaine de la production, de la diffusion et de la commercialisation du livre et dans l’environnement (pardon : « l’écologie ») du Web en une virtualisation des métiers d’hier. Et tant pis si j’enfonce des portes déjà ouvertes : celles qui demain se fermeront à tous ces étudiants en librairie (ou en édition), faute de pas de portes, ne seront-elles pas autrement… réelles ?

10.10.2007

Google national de France ?

C'est véritablement une nouvelle - pardon, une "news" - hallucinante, importante, et tout à fait grave, et je suis surpris que fort peu de blogs ne prennent le relais d'affordance et de bibliofrance (Albanel et Google touchent le fonds). C'est désormais Google qui devient le super consultant (hors de prix ?) de notre Ministre de la Culture pour une meilleure "visibilité du patrimoine français" en matière de livres.

La question fut, pendant longtemps (plusieurs années), de se débrouiller pour trouver, voire bricoler, une alternative à l'extrême et redoutable puissance de Google concernant la diffusion des livres sur le Web. Google a les moyens de numériser un nombre impressionnant de livres, afin de permettre à tout internaute, dans un futur pas si lointain, de consulter à peu près tout sur n'importe quoi. Le droit d'auteur et les conflits que cette diffusion tous azimuts ne manquera pas de créer ne valeront rien à côté des milliards gagnés par Google s'il parvient à faire venir à lui - sur ses propres pages, ou via les accès qu'il aura déterminés - tous les lecteurs de tous ces livres. Les sommes générées par le trafic seront très importantes, ce seront vraisemblablement celles de la pub, qu'il vendra d'autant plus aisément que l'accès vers ces livres sera plus ou moins exclusif. Envers et contre tout, et avec ses défauts et carences, Jean-Noël Jeanneney (en son temps d'avant Bruno Racine, récemment parachuté par Chirac à la tête de la BNF) avait tiré la sonnette d'alarme, comme on dit. Or Christine Albanel a reçu le chef français de Google (Mats Carduner) pour lui demander de "formuler prochainement ses suggestions voire ses recommandations à l'attention du ministère de la Culture et de la Communication pour augmenter la visibilité du patrimoine culturel français."

Il ne s'agit pas seulement d'un revirement complet, massif, bruyant et particulièrement maladroit de politique. Il n'est pas seulement question d'accorder une légitimité quasi-institutionnelle à une entreprise certes bien pratique (ne crachons pas sur la soupe, que ferait-on sans le moteur Google de nos jours ?) mais, il convient de le rappeler, qui n'est qu'un moteur de recherches ET RIEN D'AUTRE (de son propre aveu, j'en fus moi-même témoin au dernier Salon du Livre). Cette façon de faire pourra certes passer pour insultante à ceux qui, depuis pas mal d'années maintenant, travaillent - à la BNF et ailleurs - à une façon nouvelle, intelligente et durable, de stocker et diffuser les livres sur Internet. Peu en chaut à Madame Albanel, qui a sans doute vu là une façon comme une autre de faire des économies substantielles. Reste que ce blanc-seing accordé à une entreprise qui n'a d'autre prétention que d'accumuler les informations (et seulement les informations, le "livre" n'étant pour Google qu'une masse à peine singulière d'informations) afin qu'elle "suggère" voire "recommande" est plus que suspect. Quelle vision politique soutend une démarche aussi audacieuse ? Quelle garantie, en premier lieu de compétence, les professionnels - du livre patrimonial et du livre tout court, cf. le procès toujours en cours entre La Martinière et Google, ou hier avec les éditeurs de presse belges - peuvent-ils attendre d'une telle consultation ?

30.09.2007

Brouvard et Pércutet

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Faisons un rêve...

Deux quadragénaires se croisent non plus sur le bord du Canal Saint-Martin par un jour de grande chaleur mais sur un forum consacré aux nouvelles technologies. Ils sont tous deux célibataires, barbus, ils se soucient peu de leur apparence en général, ils sont ordinaires, vont peu au cinéma, lisent Le Monde en ligne et passent quelque 12 heures par jour devant leur écran 15 pouces. A force d’ennui sur les bancs du lycée, puis dans leurs amours déçues, puis dans leur travail décevant, ils se sont passionnés, successivement, pour l’informatique (vers 17 ans), les jeux en réseau (21 ans) puis pour Internet (vers 30 ans) - cette dernière passion ne s’étant pas démentie, ranimée au contraire au gré d’inventions et de débats qui se renouvellent sans cesse. L’un s’appelle Brouvard, l’autre Pércutet. L’un vit en proche banlieue parisienne, l’autre en Normandie. Leur rencontre – virtuelle - est un hasard bien fait, ils s’entendent à merveille, ils partagent les mêmes opinions – sagement critiques, philanthropiques, celles de libres penseurs qui croient au progrès – et ne tardent pas à s’échanger l’adresse de leur blog où quelques rares égarés viennent parfois lire leur prose polémique et acerbe. Ils sont inconnus dans l’immense toile, l’idée d’exposer leur photo ou leur curriculum sur ces « réseaux sociaux » très à la mode les révulse : ils jugent avec sévérité ce nouvel artifice de la « communauté ». Brouvard et Pércutet, comme leur « avatars » créés il y a plus d’un siècle par Flaubert, ont observé et étudié successivement l’agriculture (les O.G.M., qui firent l’objet de quelques « posts » bien tournés de la part de Brouvard), l'éducation (Pércutet fut un temps séduit par un projet de start-up en "e-learning") la politique mondiale (Pércutet déplorant, dans un billet très complet, la triste situation des institutions internationales en ces temps de mondialisation qu’il qualifie, dixit, de «faussement maîtrisée»), ou encore la littérature (Brouvard dénonçant, non sans véhémence, l’affadissement des publications des éditions de Minuit, Pércutet n’en finissant pas de déplorer qu’un Houellebecq connaisse un succès aussi peu mérité, et tous deux se réconciliant dans un sage éloge de Pierre Assouline).

Dans le plus grand secret, Pércutet arrondit ses fins de mois dans sa petite cabane au Canada sur Second Life. Brouvard n’a jamais renoncé à rencontrer sur divers sites spécialisés quelques jeunes bibliothécaires (toujours majeurs cependant), d’Evreux et d’ailleurs, ou des commerciaux de passage à Rouen. Cachottiers, ils gardent chacun un petit jardin secret, caché dans les recoins de la toile. Internet, c’est quand même bien pratique.

Un temps Brouvard s’est passionné pour les perspectives «borgésiennes» (il avait justement volé l’adjectif sur le blog de Pierre Assouline) du projet Europeana, mais six mois plus tard il observait, non sans impertinence, que le projet ne faisait plus l’objet de la moindre actualité. Il eut même droit à un commentaire peu circonstancié, qu’il conservait pieusement, de la part d’un Chargé de mission à la B.N.F qu’il avait attiré sur son blog. Pércutet quant à lui, plus libéral, avait toujours défendu l’esprit d’innovation «qui faisait bouger les choses» de l’entreprise Google. Mais il taisait sa déception devant cette «Recherche de livres» tellement prometteuse, qui lui semblait propre à lever tous les obstacles obscurantistes des gauchistes de la toile - tous opposés au progrès et à la diffusion du savoir : chaque fois qu’il «recherchait un livre» il se trouvait face à de longues et fastidieuses listes de références, toutes en anglais. C’était tracassant : Pércutet était un farouche francophile, il ne lisait pas l'anglais.

Brouvard et Pércutet aiment cette saine émulation qui les fait se concentrer sur les bouleversements que connaît aujourd’hui la communication entre les individus de la sphère occidentale (et bien au-delà ! hélas, ni l’un ni l’autre ne connaissent la Chine ni le chinois…) Ils se passionnent pour le « 2.0 », ils n’en finissent pas d’observer ses « nouvelles applications » et d’imaginer celles à venir. Brouvard a même lu Attali et Pércutet fréquente les «Carrefours des possibles». Tous deux sont sous le coup des deux principes de notre modernité - surtout la plus récente - que Valéry et Flaubert ont formulés, chacun à sa manière - une manière à la fois ambigüe, cruelle, bienveillante, ironique, lucide et profondément indulgente : « Pour qu'une chose soit intéressante, il suffit de la regarder longtemps. » et « Les gens sont persuadés de dire la vérité simplement parce qu’ils disent ce qu’ils pensent ».

Est-ce leur curiosité d’amateur qu’il faut louer, et savoir gré à ces nouveau moyens qu’ils ont de l’exprimer avec liberté et profusion, ainsi que leur pensée et leurs idées – ou bien est-ce leur cuistrerie, leur vanité, l’inutilité de leurs opinions, la banalité de leur conceptions, leur ignorance qui a trouvé un nouveau moyen, pratique et peu coûteux, de s’épancher ? Brouvard et Pércutet sont-ils les nouveaux honnêtes hommes ou les crétins d’aujourd’hui ? Et la question a-t-elle changé depuis que Flaubert, après Cervantes, a écrit sans parvenir à l’achever Bouvard et Pécuchet, roman forcément ambigu qui passionnera Borges et qui préfigure cent ans (au moins) de « notre » rapport au savoir, à la connaissance et au monde ?